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Début

Chapitre 1

Avril 1994…

La mer Rouge balançait ses embruns par le hublot grand ouvert, secouait le boutre grinçant, tordait les estomacs des marins d’occasion, faux pêcheurs d’un jour. Brian Thomas se marrait de leurs gueules basanées, devenues verdâtres, surplombant le bastingage pour y déverser des relents de mauvaise bouffe. La voile de lourd coton, rapiécée comme un vieux jean, s’arrondissait dans un vent de nord à décorner les bœufs, poussait l’embarcation dans le détroit du Yémen, vers la côte africaine de l’Erythrée. Ce fichu temps avait au moins l’avantage de garder les pirates au port, eux aussi marins d’eau douce, anciens paysans reconvertis dans le braquage en haute mer, plus par désœuvrement que par vocation. De toute façon, Thomas avait dans la cale de quoi faire face à ces combattants de quatre sous, même si son équipage de pauvres bougres malades à vomir, risquait d’être un peu long à la détente en cas de coup dur. Il ne se laisserait pas surprendre. Depuis sa couche, sous le roof arrière, il surveillait la moindre saute d’humeur à bord. Sa main posée sur une Kalachnikov chargée le rassurait plus qu’un équipage de bras cassés. Ce serait un comble qu’il se fasse aborder maintenant, lui qui leur livrait de quoi commettre leurs forfaits, de quoi transformer ce coin d’eau salée en zone de navigation à haut risque. Les armes, ils les auraient, mais pas sans payer… en dollars.

La haute silhouette d’un croiseur apparut au loin, il fallait improviser. La pointe sud de l’île sud des Sept-Frères était à portée de flèche, elle serait un abri idéal le temps de laisser passer les militaires.

–     « Ils se déroutent dans notre direction », tonna l’homme de quart.

Des américains, sûr, ça devenait un branle-bas de combat. Le boutre à l’ancre dans une crique, l’équipage roula la voile, commença à débarder les caisses d’armes et de munitions ensachées dans leurs plastiques étanches. Thomas s’équipa rapidement pour plonger à une vingtaine de mètres, avec le commandant de bord. La mer Rouge dévoila d’un coup ses secrets. Ils étaient dans un endroit paradisiaque, comme un jardin japonais sous-marin. Les coraux et anémones rivalisaient de couleurs et de formes, installaient dans ce coin de monde devenu infréquentable un éden animal indécelable depuis la surface. Thomas descendit ses caisses au parachute à air, sans temps mort, les cala entre deux patates colorées colonisées par les poissons clowns et les dorades.

Ils étaient tous à table, réunis autour d’un plat commun posé à la hâte sur le roof. Serviette autour du cou, tous muscles dehors, Brian Thomas accueillit les militaires avec son accent américain newyorkais à couper au couteau.

– « Qu’y a-t-il pour votre service messieurs ? », balança-t-il à la cantonade.

Les Marines n’avaient pas l’air de rigoler. Gilets pare-balles et casques lourds de rigueur… ils examinèrent le boutre d’un air suspicieux, depuis leur Zodiac-commando.

– « Vous avez un passeport ? » lança le commandant de la petite escouade.

Thomas tendit son passeport russe, un vrai-faux tout frais, tamponné par les autorités de Tiraspol en Transnistrie. L’américain le toisa d’un air goguenard.

– « Et que fait un newyorkais avec des papiers russes, dans un boutre égyptien, sur la mer la moins sûre du monde ?

– Je pêche… je suis un passionné de pêche, voici mon équipage et mon bateau… monsieur.

– Monsieur… va nous faire visiter sa cale, je présume ? ».

Pas moyen de refuser, ils étaient six, avec sans doute les index un peu nerveux sur les détentes. Le marché de dupe était en place, mais le Marine était sur ses gardes en dévalant les premières marches de bois de l’escalier de la cale. Il alluma sa lampe torche. Un mince faisceau lumineux parcourut les membrures de la coque, balaya le plancher, s’arrêta sur un tas de filets roulés…

– « La pêche n’a pas été bonne on dirait…

– On ne gagne pas à tous les coups et avec tous ces navires de guerre… ça fait fuir le poisson ».

Ils regardèrent le Zodiac s’éloigner, moteur au ralenti. Entretien cordial, mais le Marine avait pertinemment compris qu’il s’était fait rouler. Il allait falloir jouer serré.

– « On laisse les armes ici et on repart à vide », lâcha Thomas à l’adresse de son second. Il avait l’impression de s’être bien fait comprendre.

– « Pas question », reprit l’arabe, commandant en second de l’embarcation, le temps de la mission. « Moi aussi j’ai ma part dans ce chargement, on ne le laisse pas au fond de l’eau ».

– « Ecoute-moi bien connard, les Marines sont embusqués à deux criques d’ici, se doutent bien qu’on va récupérer notre camelote et nous attendent au tournant. On va se retrouver aux fers, ils ont de quoi nous calmer…

– Ou alors ils sont repartis d’où ils venaient et la voie est libre…

– Tu veux parier ? ».

Thomas braqua son second avec la Kalach, une fraction de seconde, fit feu, ajusta un yoko-geri à la poitrine et balança l’homme par-dessus bord avant même qu’il ne s’écroule sur le pont. Il tourna l’arme encore fumante vers l’équipage de pauvres bougres réfugié sur le gaillard d’avant.

– « Vous avez entendu les ordres, on dégage d’ici, je veux voir tout le monde à la manœuvre », posa-t-il d’une voix froide.

Il venait de parier effectivement. Pourvu que ces foutus Marines soient au rendez-vous. Il restait des heures de mer et il lui faudrait dormir. Les hommes avaient remonté l’ancre, hissaient la voile… Thomas ne manquait pas un seul des regards noirs. Il avait tué l’un des leurs et ne devrait s’accorder aucun moment de répit.

Le Zodiac de guerre se rua sur eux, dans un vrombissement d’enfer, poussant l’écume de son étrave. Deux soldats sautèrent à bord, braquèrent l’équipage. Thomas leva les mains en l’air, heureux, retenant son sourire. Il reconnut le commandant au moment où il se jetait dans l’escalier de la cale. Le soldat en remonta la mine déconfite.

– « Vous comptiez saisir mon poisson ? », questionna Thomas avec un brin d’ironie.

– « Vous, avec votre passeport fantoche et votre accent de petit bourgeois de la Cinquième avenue, je vous ai à l’œil », tonna t-il.

Ils regardèrent tous une seconde fois le Zodiac s’éloigner. Le croiseur s’était rapproché. Il n’était plus qu’à quelques encablures, immense, hérissé de canons et d’électronique de tir. Des hommes accoudés au bastingage suivaient du regard les évolutions du petit boutre. Cette fois ils auraient la paix.

– « Qui avait raison ? Qui vous a sauvé la vie ? », exulta Thomas à l’adresse de son équipage.

Il ne reçut aucun commentaire en retour mais les hommes semblaient calmés, reconnaissants même, à leur commandant de sa clairvoyance. Brian se calma, il pourrait sans doute s’accorder un peu de repos… d’un seul œil.

– « Cap sur Djibouti », ordonna Thomas.

Il envisageait de rencontrer son contact. La ville africaine était certes pourrie de militaires français mais ils ne seraient pas trop regardants sur la présence d’une petite embarcation dans le port de la cité. Qui irait penser qu’un trafiquant d’armes en viendrait à se réfugier au milieu des militaires ? Il fallait attraper un peu de poisson pour se donner une image de pêcheur crédible et faire le mort pendant quelque temps.

Chapitre 2

La paix n’est jamais bonne pour les « affaires »

La surface de l’eau était lisse comme un miroir, les bateaux immobiles dormaient sous un soleil de plomb. Djibouti ronronnait d’une sieste aux apparences tranquilles. Il ne fallait pas s’y fier, la ville n’avait rien d’accueillant pour un blanc européen ou américain. Il traversa la place Ménélik, centre névralgique de cette ville devenue indépendante, affranchie de son colonisateur français, en 1977. Depuis, elle vivait au rythme de son port stratégique, à la croisées des routes maritimes les plus fréquentées, servait d’avant-poste en direction du canal de Suez et surtout de base arrière à toutes les marines de guerre ayant des intérêts dans cette zone. Le casernement français continuait à assurer un semblant de maintien de l’ordre mais à l’intérieur du pays, la misère et la pauvreté gagnaient du terrain, sur fond d’islamisation radicale, avec d’encombrants voisins, toujours plus ou moins en état de guerres larvées, entre luttes tribales et religieuses. Thomas était sur ses gardes, portait malgré la chaleur, une ample veste de toile juste destinée à cacher son Python sous son aisselle gauche. Il s’enfonça dans une ruelle adjacente, encore correctement fréquentée, avait rendez-vous.

Borislav Malkovitch l’attendait à une table du Palmier-en-Zinc, le seul bar du coin à peu près fréquentable pour un européen. Le serbe faisait de toute façon passer l’envie de lui chercher des poux dans la tête. Ancien boxeur, spécial…….

 

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